Gentil-Prince

 Gentil-Prince nous a brutalement quitté le 26 août 2014, victime d'une crise cardiaque. Il n'y a eu aucun signe avant-coureur, tout semblait aller pour le mieux pour lui. Notre vétérinaire nous a expliqué que la maladie dont il a souffert dès sa naissance (une polyarthrite infectieuse) a sans doute usé son coeur au cours des années, le prédisposant à un infarctus. C'est un énorme choc pour nous tous, nous l'aimions tant, notre beau Prince...

 

Début mars 1993, je rachetai à un éleveur une jument en mauvais état, elle avait été mordue par un sanglier à la cuisse et à l'encolure et les blessures non soignées s'étaient infectées.
La jument était pleins papiers de Selle Français et la discussion fut âpre, le prix demandé était plus que fantaisiste en rapport de l'état de l'animal qui, en plus d'être blessé, était très amaigri.
Mais mon bon cœur (qui m'a déjà perdue !) m'interdisait de la laisser et j'ai finalement craqué, signant un chèque exorbitant mais heureuse de la sortir de là !
Elle s'appelait Belle, bien qu'elle ne le soit pas trop et j'avais du mal à la remplumer malgré une nourriture abondante et riche. Nous avons du renouveler 3 fois la couverture antibiotique et, si les plaies étaient pratiquement cicatrisées, il en restait une toute petite au niveau de la jugulaire qui se remettait à suppurer de temps à autre, nous inquiétant, le vétérinaire et moi.

Les mois ont passé, la jument commençait à bien grossir et j'étais soulagée malgré cette petite plaie devenue un abcès, qui ne se fermait jamais.

Je trouvais qu'elle avait pris du ventre un peu plus que normalement mais elle n'avait rien d'une jument gestante.


Pourtant, à l'aube du 28 avril 94, j'entendais des hennissements d'une tonalité inhabituelle et je me suis précipitée dans les box, craignant le pire, et . . .c'était le pire !
Dans le box de Belle, gisait au sol une forme immobile avec de la paille collée, que la jument essayait de lécher sans grande conviction. Je me suis précipitée, c'était un poulain, encore au trois quarts dans la poche et j'ai cru qu'il était mort.
Je me suis précipitée pour ôter la poche et je me suis tout de suite rendu-compte que le bébé était dans une marre de pus nauséabond mais qu'il était vivant !
Pas de temps à perdre, il fallait l'enlever de cette horrible flaque et lui insuffler de l'air dans les naseaux, j'ai attaché sa mère et je l'ai traîné sur un lit de paille dans le box à côté, j'étais seule et je pleurai comme une madeleine !
J'ai très vite senti la vie revenir dans ce petit corps et j'ai repris espoir mais, à mesure que je le nettoyais, je voyais apparaître des plaies horribles et purulents à chaque articulation et j'étais effondrée. J'essayais de le lever mais il était très grand et très lourd et c'était pour moi difficile. Malgré mes efforts, il ne tenait pas debout et j'ai pris conscience de l'importance de l'épreuve qui m'incombait.
Puis, j'ai eu de la chance, le maréchal ferrant qui passait par là a eu la bonne idée de s'arrêter et j'ai pu appeler notre vétérinaire, pendant qu'il gardait le pauvre petit. Sa maman hennissait si fort que touts les chevaux répondaient et j'avais du mal à parler au téléphone.
Le temps que le véto arrive, le maréchal m'a aidé à transporter ce corps inerte dans un troisième box que nous avions aménagé en hâte avec plusieurs ballots de paille en litière très épaisse et nous avons ramené Belle auprès du bébé. En attendant, ne perdant pas espoir, je me suis débrouillée pour traire Belle, si ce petit vivait, il lui fallait prendre le colostrum et c'était indispensable, pas facile j'avoue, la jument très remuante parce que perturbée, va dans tous les sens, me bouscule et le maréchal a du mal à la tenir, elle mesure 1,84 au garrot et fait entre 600 et 700 kilos, mais je suis déterminée et peu de temps après j'ai un biberon du précieux breuvage.
Miracle, il tète, il veut vivre et je pleure de joie, mon petit prince, il faut que je te sauve !
Mais peu après, le couperet est tombé, Pierre, mon véto est très pessimiste. Le bébé ne pourra probablement pas survivre, le diagnostic me désole, c'est une polyarthrite infectieuse généralisée de toutes les articulations des 4 membres et des hanches, il ne marchera jamais !
Mais Pierre est très modeste et il dit qu'il peut se tromper et qu'il faut faire venir un confrère spécialiste des équins. Le rendez-vous est pris dans la foulée.
Malheureusement, le véto équin est bien clair, pas de miracle, m'a-t-il dit « un cheval ne se promène pas dans une brouette, il a besoin de ses jambes ! Je vous aime bien mais il n'y a rien à faire, il faut l'arrêter ! » Je garderai toujours le souvenir de ce grand moment de solitude, les yeux pleins de larmes, la tête de mon bébé sur les genoux, non, je ne pouvais m'y résoudre et je refuse de l'arrêter.
Je n'avais pas conscience de ce à quoi je m'engageais, une seule chose comptait, sauver ce petit prince si mignon avec un regard si doux et qui déjà me prenait pour sa maman.
C'était parti ! Antibio, anti-inflammatoire, vitamines, nettoyage et désinfection des nombreuses plaies, pansements 2 à 3 fois par jour, la galère commençait, mais aussi une grande joie, le poulain, levé et tenu, s’était mis à téter goulûment et Belle le laissait faire ; toutes les heures, je le mettait à la tétine et il prenait une bonne ration, côté appétit, tout allait bien !
Au niveau des plaies, ça semblait impossible ; le pus s'écoulait continuellement et même les pansements épais étaient tout de suite saturés.
Je ne pouvais plus quitter ce bébé que j'avais nommé Gentil-Prince, on ne pouvait le laisser seul car il n'avait pas la possibilité de se mettre debout et sa maman aurait pu l'écraser et puis il fallait le lever pour téter et le tenir, et puis refaire les pansements, et puis le rassurer car il se débattait de temps en temps pour essayer de se lever et puis, et puis . . .
J'avais décider que je resterai dans le box jour et nuit, à chaque minute, il avait besoin d'une présence, il fallait donc s'organiser et ce ne fut pas tout simple !
Cette histoire a été pour moi, si émouvante, si prenante et si marquante que je m'en souviens presque comme si c'était hier et les détails me reviennent en mémoire à mesure que j'écris, alors, il va falloir que je résume pour ne pas lasser le lecteur, d'autant plus que je n'ai presque pas de photos, pas de numérique à l'époque et trop occupée pour penser à faire des images !

Alors voilà, pour faire court, j'ai passé 2 mois de ma vie dans un box trop chaud avec un amour de poulain bien trop lourd pour moi et une mère qui devenait folle de rester enfermée et qui manquait de nous écraser au moins 10 fois par jour. Je prenais mes repas au box aussi, « dormais » dans la paille et me faisait remplacer une demie-heure par ma fille Charlotte pour faire un brin de toilette.
Au bout d'un mois, je suis allée dormir 2 nuits par semaine dans mon lit, mon mari et ma fille se relayant et, le deuxième mois, j'ai chaque jour eu la joie de constater les progrès du petit, j'avais l'impression de rêver, de vivre le plus merveilleux des miracles !


Les plaies cicatrisaient, les cartilages semblaient se régénérer, Gentil-Prince avait 2 mois et il tenait tout seul debout après l'avoir levé, mais je ne le quittait encore pas car il ne se levait pas tout seul.

Gentil-Prince a 2 mois, il titube encore mais fait ses premiers pas !

Je fais 1,65m sur la photo, il est presque aussi grand que moi !


Il était immense et très lourd et souvent, j'avais tant de mal à le mettre debout que j'en pleurait, surtout la nuit !
Ensuite, c'est allé très vite, en 20 jours, G-P  s'est mis à se lever tout seul et a commencé à marcher, toutes ses plaies profondes n'y paraissaient presque plus, les poils avaient repoussé plus sombres, mais il était le plus beau bébé du monde et moi la plus heureuse des mamans !
Il a pu sortir au parc avec sa maman biologique dans la foulée, et le soir, rentrer au box et moi dans mon lit !

Deux mois et demi, Gentil-Prince marche tout seul avec sa maman, il prend confiance et a même essayé un petit trot !



En février 95, il a dix mois, je prends l'initiative de le sevrer et il se conduit comme tous les poulains du monde, il trotte, galope sans aucune boiterie, joue avec les autres, c'est un beau gaillard gentil et câlin qui au moindre sifflet arrive à fond et vient poser sa tête sur mon épaule.
Le secret de cette réussite c'est trois quarts d'amour, de la patience, pas mal d'argent et une grande détermination. J'en suis vraiment très fière.
Quant à Belle, dès qu'elle a eu mis bas, tous ses maux ont disparu et elle a retrouvé la santé en ayant pu nourrir son petit sans aucun problème.
Merci à Jean-Claude et Charlotte pour leur concours et aussi à mon fidèle Nano, bénévole qui n'est malheureusement plus de ce monde aujourd'hui.

Tout ça n'était pas gagné d'avance, même le vétérinaire a reconnu que ce sauvetage était un vrai miracle et il m'a longtemps appelée « la sainte vierge  » !

 

 Nous sommes désormais en 2013, notre Gentil-Prince est devenu un bien grand gaillard ! Il vient de fêter allègrement ses 19 ans et se porte comme un charme. Du haut de son 1,83m au garrot, il ne boite absolument pas, se déplace sans problème aux trois allures et coule une vie heureuse. Ses premières semaines de vie si laborieuses l'ont rendue très costaud, il n'est jamais malade !

Il garde néanmoins des cicatrices bien visibles, seules traces des plaies purulentes qu'il avait à chaque articulation.

 

Il n'a finalement jamais été complètement "sevré" puisqu'il vit toujours avec sa maman Belle, ainsi que Vanda, sa tante ! Attention à quiconque voudrait les séparer, ils ne supportent même pas d'être éloignés les uns des autres !

 

Tous les trois profitent pleinement d'un parc de 3,5 hectares, très herbeux à la belle saison ! Gentil-Prince, bien qu'un peu "gardien" et donc dominant avec ses juments, est resté un cheval adorable qui ne nous pose pas de souci au quotidien. Il peut se montrer très câlin, un brin "pot-de-colle" !! Coopératif pour les manipulations (maréchalerie, pansage, soins éventuels), à condition de ne jamais l'éloigner de ses juments ! Sinon, c'est la panique !!!

En pleine forme notre grand garçon !

Du fait de son début difficile dans la vie, Gentil-Prince n'a jamais été débourré. Il ne s'en plaint pas et mène tranquillement sa vie de cheval au pré !